Procès de L'Aquila : la parole des scientifiques en jeu

Créé le 20-09-2011
Par Cécile Dumas

Le 6 avril 2009, à 3h32 du matin, un séisme de magnitude 6 secoue L’Aquila, en Italie. Les dégâts sont considérables dans le centre de cette ville médiévale des Abruzzes : 20.000 bâtiments s’effondrent. Le séisme fait 309 morts, plus de 1.500 blessés et laisse 65.000 personnes sans toit. Aujourd’hui, des chercheurs, des responsables de la protection civile et un représentant du gouvernement doivent répondre devant la justice « d’homicide involontaire ».


Paroles rassurantes

Le procureur de L’Aquila reproche aux sept personnes poursuivies de ne pas avoir correctement informé la population des risques encourus. Pire, d’avoir donné, quelques jours avant le séisme, une fausse assurance qui a découragé la population de fuir au moment crucial. En effet, le 5 avril vers 23h une forte secousse est ressentie (magnitude 3,9). Quelques heures plus tard c’est le choc dévastateur.

Sont poursuivis Enzo Boschi, président de l’Institut national de géophysique et de vulcanologie, Giulio Selvaggi, directeur du département des séismes à l’INGV ; Franco Barberi, de l’université de Rome-3, Mauro Dolce, responsable du risque sismique à la Protection civile (Rome) ; Claudio Eva, de l’université de Gênes ; Gian Michele Calvi, président du centre de recherches de Pavie sur l’ingénierie et les séismes ; enfin Bernardo De Bernardinis, qui était alors directeur-adjoint de la Protection civile.


Le problème de la prédiction des séismes

Lorsqu’en mai dernier un magistrat italien a estimé que la plainte déposée par les parties civiles était recevable, et qu’il y aurait donc un procès, des milliers de scientifiques ont signé une lettre adressée au premier ministre italien pour protester et demander l’arrêt des poursuites. L’Aquila est située dans la chaîne de l’Apennin, zone sismique bien connue qui fait les frais, comme d’autres régions méditerranéenne, du rapprochement de la plaque Afrique et de la plaque européenne. Cependant, si on peut définir un aléa sismique, il n’existe pas de méthode fiable pour prédire quand va se produire un tremblement de terre, ont rappelé les sismologues.

Le procureur Fabio Picuti, qui a rédigé le dossier à charge, se défend de toute naïveté. «Je sais qu’on ne peut pas prédire un séisme», a-t-il expliqué à l’envoyé spécial de la revue Nature (édition du 15 septembre 2011). «En tant que fonctionnaires de l’Etat, [les inculpés] ont certains devoirs imposés par la loi: évaluer et caractériser les risques pour L’Aquila ». Ce qu’ils n’ont pas bien fait, étant donnée la fragilité de la ville, explique Picuti.

Ce procès s’inscrit dans un contexte très particulier qui a précédé le séisme du 6 avril 2009. Depuis plusieurs mois la région de L’Aquila subissait des secousses rapprochées –un essaim sismique. Un ancien technicien du laboratoire de physique de Gran Sasso, habitant de la région, a commencé à rendre publique ses prédictions, basées sur une technique -jamais validée- de détection du radon. Giampaolo Giuliani a annoncé dès le 18 février qu’un séisme majeur allait se produire dès le lendemain. Il recommence le 30 mars, incitant les habitants de L’Aquila à fuir, ce que certains font. Mais rien ne se produit. C’est dans ce climat de tensions et de peur grandissante qu’une réunion de la commission nationale des risques majeurs est organisée à L’Aquila, le 31 mars. Y participent les sept personnes aujourd’hui poursuivies.


Une réunion cruciale

Cette réunion est au cœur du procès qui s’ouvre aujourd’hui en Italie. D’après la commission présidée par le sismologue américain Thomas Jordan (Université de Californie) qui a examiné le cas de L’Aquila, rien ne permettait aux experts de conclure à la survenue imminente d’un tremblement de terre. Reste ce qui a été dit à la presse et donc au public par Barberi et De Bernardinis. Celui-ci a expliqué aux journalistes que, selon les scientifiques, l’essaim sismique contribuait à libérer l’énergie accumulée sur la faille et diminuait donc le risque d’une secousse importante. Les sismologues se défendent d’avoir délivré un message rassurant pendant cette réunion. Dans une telle région, le risque ne peut jamais être écarté.


Pas de mesures anti-sismiques

Dans sa volonté de répliquer aux alarmes lancées par Giuliani, la commission aurait-elle oublié la fragilité des bâtiments de L’Aquila, négligeant de rappeler les précautions d’usage (ne pas rester dans les maisons en cas de secousse, etc..) ? C’est notamment ce que lui reproche les parties civiles.

D’un autre côté, ces experts apparaissent pour certains comme des bouc-émissaires, alors que les responsabilités sont larges dans le drame du 6 avril 2009, en particulier dans l’absence de construction antisismique à L’Aquila. Une ville plusieurs fois durement touchée par les séismes au cours de son histoire.

Quelle qu’en soit l’issue, ce procès met en lumière la position délicate des scientifiques et des experts consultés sur des situations de crise –tempêtes, ouragans, séismes, éruptions volcaniques… L’affaire de L’Aquila pourrait les inciter à revoir leur façon de participer à des cellules de crise et de s’exprimer auprès du grand public, dans la crainte de poursuites pénales.


Cécile Dumas
Sciences et Avenir.fr
20/09/11